Stéphane Ranger
Tout a commencé parce que ma mère me lisait des histoires le soir quand j’étais très petit. Exigeante, elle a tout fait pour développer au plus vite mon intelligence et mon sens moral, si bien qu’arrivé à l’école j’étais dans une classe à part, interloqué et bousculé sans ménagement par des morveux aussi débiles que confiants en leurs moyens (surtout regroupés). Je devais constituer la revanche de ma mère et, malgré elle, j’ai dû écoper pour la rage de son enfance brisée et son mariage condamné d’avance. Je n’ai pas bien écopé – j’aurais dû savoir – mon frêle esquif a pris l’eau, beaucoup d’eau, et ça m’a forcé à me faire voir les choses avec une certaine distance, qui n’est pas bouddhique, non pas bouddhique. Né en 1979, je devrais, selon la tendance générale, être déjà nostalgique; je le suis : d’une époque où Achille pouvait traîner en char le corps d’Hector dans la poussière et les pierres après l’avoir franchement occis. Le père de mon père s’appelait Achille. Il est mort poignardé dans le stationnement d’un bar à Laval.
J’ai réalisé, encouragé par ma mère, qui vantait mon excellence en français à la ronde et l’a trouvée très bien écrite, ma première création littéraire extrascolaire, que je me rappelle en tout cas, à huit ou neuf ans. Entre quatorze et vingt-quatre ans, j’ai écrit à peu près cinq cents chansons, en anglais pour la plupart, le nez dans les dictionnaires au début. J’ai appris à torturer une guitare, et ça m’a bien défoulé, pour un temps. À vingt ans j’ai commencé à me prosifier sans modération : des cahiers de centaines de pages pleins de tout ce qui poussait pour sortir, et après, les expériences avec public captif dans les journaux étudiants, dans des «cours» de création littéraire, les tentatives réitérées de pondre une vraie nouvelle qui ait de l’allure (la première a été «Partir», en mars 2006 – dans la foulée extatique j’ai conçu le reste de Plusieurs excuses)… Je n’ai jamais réussi un bon poème, sauf un. Le voici :
Les arbres, quand il vente,
nous font des petits bebayes
– mais pas l’hiver :
l’hiver, les arbres ont les mains dans les poches.
(J’ai modifié la ponctuation plusieurs fois, notez bien, de même que l’orthographe de bebayes.)
Depuis décembre 2007 je me déverse abondamment et régulièrement dans un blogue dont je change souvent le titre pour le fonne (ça fait aussi partie du déversement), à l’adresse plusieursexcuses point blogspot point com. J’en ai créé un autre en juin 2010 avec l’auteur Frédéric Dumont : finsetspirituels point blogspot point com.
J’ai un diplôme d’études collégiales en sciences de la nature, profil sciences de la santé (Cégep de Saint-Laurent), et j’achève un combo bac-maîtrise en littérature, ou études françaises, à l’UdM. Parce que je veux enseigner à des jeunes; je me fous des pee-eitch-dees comme des Pensées de Pascal. En fait, j’ai une opinion des commentateurs de la littérature, qui qu’ils soient, les Roland Barthes compris : ceux qui n’en font pas comme auteurs ou comme éditeurs d’auteurs dignes de ce titre n’y voient goutte et parlent à travers leurs chapeaux de pieds-tendres ou de prestidigitateurs. Don’t the best of them bleed it out, while the rest of them peter out? chante Dave Grohl dans «My Hero». Soit t’es monté sur le ring, soit non.
SR, 14-20oct10