Infolettre #35

Dans le but d’informer et de divertir son fidèle lectorat sans faire trop d’efforts, Ta Mère a décidé de sous-traiter son infolettre à ses auteur·trice·s. Cette semaine, Jean-Philippe Baril Guérard fait une mise au point importante au sujet de sa nouvelle pièce, Un nouveau jour :

Un nouveau jour n’est pas une pièce sur le Québec.

Au sens où, oui, bien sûr qu’on parle de hockey, de poutine et de Céline, et comme la pièce a été écrite, produite et vue par des Québécois (majoritairement), c’est normal qu’on l’ait considérée comme une réflexion essentiellement locale — mais l’idée de la pièce m’est en fait venue de la sauce tomate. 

J’arrête pas de repenser à l’essai La cuisine italienne n’existe pas, écrit en 2024 par Alberto Grandi et Daniele Soffiati, un livre dont la thèse est un peu plus nuancée que son titre provocateur : en gros, les auteurs, dont l’un est chercheur en histoire de l’alimentation, expliquent, preuves à l’appui, que des traditions culinaires qu’on croit vieilles de plusieurs siècles en Italie sont, pour la plupart, des inventions datant de l’après-Deuxième Guerre, ou — sacrilège! — des créations italo-américaines réimportées dans la mère patrie.

Vous pouvez vous imaginer que les auteurs se sont fait lancer autant de tomates qu’un influenceur qui oserait candidement mettre de la crème dans sa carbonara.

L’idée du livre n’est pas de dire que la cuisine italienne traditionnelle n’existe pas, ou qu’elle n’a pas de valeur, mais plutôt de démontrer que l’idée même de tradition est une fabrication qui utilise le passé pour répondre à des impératifs modernes — dans le cas de l’Italie, le besoin d’un gouvernement fasciste de clamer la grandeur de la culture locale au début du 20e siècle, puis, après la Deuxième Guerre, celui d’unifier le pays, puis de stimuler le tourisme en vendant une culture commune authentique et reconnaissable.

D’autres impératifs — et d’autres décideurs — auraient possiblement fait autre chose de la cuisine italienne.

Ça se voit partout, de plein de façons : dans le Japon des années 50, on a reconstruit, puis exporté, l’image traditionnelle du samouraï pour vendre l’idée d’un pays puissant, viril, guerrier… alors qu’on venait tout juste de déclarer forfait et de laisser les Américains occuper le territoire.

Et au Québec, on semble avoir une obsession pour les petits David capables de défaire les Goliath : le patriote, le coureur des bois, l’humble poutine devenue sensation mondiale… et, bien sûr, Céline.

Pensez à ça, la prochaine fois que vous vous chicanerez sur ce qui constitue une tourtière traditionnelle.

PS : Un nouveau jour est en librairie et sera au théâtre dès le 30 avril!
https://duceppe.com/un-nouveau-jour/