Infolettre #37

Dans le but d’informer et de divertir son fidèle lectorat sans faire trop d’efforts, Ta Mère a décidé de sous-traiter son infolettre à ses auteur.trice.s. Aujourd’hui, Frédérique Marseille envoie une bouteille à la mer…

On va faire un p’tit exercice. Imaginez que vous êtes sur le bord d’un cours d’eau.

Vous êtes peut-être à Varennes ou à Lévis, ou sur le bord d’une piscine publique. Vous n’êtes pas nécessairement en vacances. Vous marchez en battant des bras autour de vous. Des moustiques vous agressent. Un enfant crie non-stop pas loin, demandant à son parent de le regarder faire des rondades. Vous êtes pressée, sans savoir pourquoi. C’est une deuxième nature, une manière d’essouffler le sauvage en vous. Le matin, vous lavez votre visage en le griffant presque. Quand vous mangez votre sandwich le midi, vous oubliez de respirer entre chaque bouchée. Vous êtes épuisée d’être épuisée, puis… le bout de vos Crocs (des faux, achetés au Canadian Tire en rabais l’automne passé) cogne quelque chose… Une bouteille? Une bouteille.

Comme vous pouvez le voir, nous avons écrit ces mots sur l’envers des étiquettes de nos chandails chauds, d’emballages de produits hygiéniques, de sacs de papier brun. C’est avec l’encre trouvée dans les fonds de nos tasses de café sales et le jus incroyable des mûres sauvages qu’on a tracé chaque lettre. Mille fois. 

Si vous lisez ce message, c’est donc que vous avez trouvé une de ces mille bouteilles que nous avons lancées à la mer. Certaines ont été déposées dans le fleuve et quelques-unes, même, dans les égouts des grandes villes. 

S’ils mettaient la main sur une seule miette de nous, une seule consonne, ils auraient les outils sophistiqués pour nous retrouver. Nous espérons donc que vous n’êtes pas des leurs, mais bien des nôtres. 

Depuis que nous sommes arrivées ici, nous n’arrêtons pas de penser à vous. Tous les soirs, autour du feu de bois ou de tires, nous vous imaginons à nos côtés. Nous espérons votre déploiement démesuré sur les routes. Nous vous souhaitons de marcher dans nos sentiers, ceux où nous avons déposé quelques indices lors de notre premier et ultime passage afin que vous puissiez nous rejoindre un jour. 

Parce que oui, c’est confirmé, c’est officiel. Nous nous sommes rendues. Nous espérons que ce bref message vous rappelle notre existence. Et donc la vôtre.

Par les voies des marées, les voix des courants sous-jacents, les voyelles muettes, peut-être nous rejoindrez-nous un jour. Ces pages, que nous avons humblement intitulées Accorder le verbe ailleurs, sont une sorte de carte vous indiquant notre position, vous invitant à nous rejoindre. 

Surtout, nous vous avons concocté ce petit ouvrage pour vous rappeler que l’ailleurs existe bel et bien. Ne perdez pas le nord malgré l’anxiété et la peur, les régimes minceur et les crasses ministres du Logement. Ouvrez ces pages, dessinez dedans, ajoutez vos traces, déposez-y les miettes du monde secret auquel on rêve, enfilez votre salopette et prenez la route. 

Cet ouvrage est l’artefact, la preuve presque vivante que l’ailleurs existe. Parce que qu’est-ce qu’un poème, si ce n’est un corps qui respire, une peau qui palpite?

 

*** Accorder le verbe ailleurs, de Frédérique Marseille, est en librairie!